Annie Bourgasser, contes pour petits et grands

mardi 9 octobre 2018

Dans le monde d'Ondina

Voici la suite et fin des avatars de Corbeau Nigaud ! Naturellement, ce livre contient quelques allusions aux deux précédents, mais il pourra être lu indépendamment de ceux-ci sans problème. Pourquoi l’oiseau était-il méchant ? Peut-il avoir changé ? Et au fait, était-il vraiment nigaud ? Telles sont les questions posées dans cette histoire.

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Le petit Lucas a bien grandi. Il a quinze ans et vit heureux en compagnie de ses parents adoptifs, Iris la bergère et Riply le professeur de musique. Un jour, son père ramène à la maison l'un de ses étudiants, Nevalba. L'adolescent reconnaît le fils de la Reine des Ténèbres...

Voilà un conte qui parlera aux lecteurs de 9-10 ans et au-delà. Il n’est plus question de châtiment des méchants mais de compréhension et de pardon. Le thème de la marâtre est revisité, sortant du contexte classique où une jeune fille haïe par sa belle-mère est sauvée par un prince charmant. Ici, l’on suit le cheminement et la guérison d’un garçon mal aimé, devenu adulte. 

Texte et illustrations :
Annie BOURGASSER 

Format A5.
64 pages dont 8 en couleur. Illustrations travaillées aux pinceaux virtuels à partir de clichés pris dans la région mulhousienne

ISBN : 978-2-9560007-0-9 
EAN  : 9782956000709 

Prix : 8,- €

Frais de port si envoi : 4,- €

Pour commander le livre, envoyez-moi un petit mot en cliquant sur le lien "Contactez l'auteur", juste au-dessus des derniers commentaires et en dessous du compteur de visites. 

 

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vendredi 14 septembre 2018

L'homme en vert

Pour les besoins d'une soirée poésie, j'ai fait un texte en vers à partir de l'histoire de la rose et du jardinier écrite au début de l'automne 2017. J'avais d'abord écrit "un texte en alexandrins" mais, après vérification, je me suis rappelé que l'alexandrin comprend deux hémistiches de six syllabes, ce qui n'est pas le cas ici. 

Quoi qu'il en soit, c'est avec plaisir que je le partage ci-dessous. Par ailleurs, je profite de cet article pour rendre hommage, par une photo transformée, à l'artiste regretté Jeff Buckley. C'est un jardinier très particulier : les graines qu'il sème s'appellent "notes de musique"...

 

Moi, je suis une rose aux couleurs de l’aurore

Que vous venez admirer encore et encore

Je vous apparais, fraîche comme la rosée

Pourtant, voyez-vous, très ancien est mon secret

 

Car non, je ne suis nullement de ce printemps

Je suis née au contraire il y a très longtemps

Rose je suis, fragile églantine j’étais

La tige pliée par le vent, j’agonisais

 

Un matin d’avril, quelle chance, il est venu

Jardinier, botaniste, homme de vert vêtu

Tout le temps qu’il a fallu, il m’a arrosée

Remise sur pied, tuteurée, ressuscitée

 

J’ai beaucoup réfléchi, je me suis demandé

Comment le remercier et j’ai eu une idée

Chaque jour, un peu plus belle je deviendrais

Pour qu’il puisse être fier de tout ce qu’il a fait

 

Un soir d'été, entre ses doigts il m’a tenue

Tant j’avais changé, il ne m’a pas reconnue

Il a cru découvrir une nouvelle fleur

Alors, il m’a donné le nom de ma couleur

 

Jamais je n’ai pu m’autoriser à faner

Par gratitude, et aussi, surtout, par respect

Je ne suis de ce printemps, j’ai eu mille enfants

Je vis, et j’aime, depuis plus de cinq mille ans ! 

 

jbvert

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vendredi 6 juillet 2018

Leçon en plein ciel

Bien que la saison de l'atelier d'écriture soit terminée, j'ai encore quelques nouvelles à partager, n'ayant pas été très assidue sur ce blog ces derniers mois. Début mars, il nous a été proposé d'écrire une histoire à suspense. Il fallait mettre en scène cinq personnages et imaginer un meurtre, se déroulant dans le téléphérique de Salta, en Argentine, bloqué au milieu du parcours ! Quelques mots étaient imposés, notamment le début de la première phrase et la fin de la dernière. 

 

Vous savez, j'éprouve toujours de la compassion pour les naufragés de la vie, ces exclus du partage du gâteau. Il faut dire que ma première rencontre avec l'un d'entre eux a été des plus marquantes.

C'était un jour de janvier au début des années 90, j'avais neuf ans. Ma famille habitait déjà la ville de Salta, à près de 1200 mètres d'altitude. Malgré notre situation géographique privilégiée, la canicule sévissait depuis plus d'une semaine et ma maman a eu l'idée de m'emmener faire un tour en téléphérique jusqu'au sommet de San Bernardo, le « cerro » perché quelque 300 mètres plus haut. Nous étions cinq dans la cabine, une dame et un monsieur d'une cinquantaine d'années, un jeune homme, ma maman et moi.

Au beau milieu de la montée, qui est habituellement d'une bonne fluidité et aurait dû durer à peine huit minutes, le système est tombé en panne. Petit à petit, la conversation s'est engagée entre les adultes. La promiscuité aidant, ils ont fini par s'appeler par les prénoms. La dame, Angelina, était professeur de botanique, le monsieur, Miguel, médecin ; Quant au troisième, Pablo, c'était un jeune toxicomane plutôt taciturne. Ah, j'oubliais. Ma mère s'appelle Maddalena. Elle était ingénieur, ce qui était assez rare à l'époque pour une femme.

Nous montons en simples touristes, a dit maman en me désignant. Et vous, si je ne suis pas trop curieuse ?
Je profite des vacances pour observer de plus près quelques plantes de montagne, a répondu Angelina. J'aime savoir exactement de quoi je parle à mes étudiants.
Pour moi, c'est un peu plus compliqué, a dit le médecin. Je viens de Buenos Aires, je fais partie d'une commission consultative qui travaille sur des projets de centres médicaux. Certains membres ont lancé l'idée d'implanter une maison de repos au Cerro de San Bernardo. Avant de me prononcer, je tiens à me rendre sur place pour me faire une idée des lieux.
Venir d'aussi loin, quelle implication ! s'est émerveillée Angelina. Et vous, jeune homme ?
Moi ? a demandé Pablo. Je monte là-haut pour me faire un shoot. Il paraît qu'en altitude, c'est génial.

Après avoir prononcé ces mots, le junkie s'est muré dans le silence malgré l'empressement du médecin à le faire parler. Quels démons fuyait-il ? Quel bonheur espérait-il trouver en se détruisant en pleine jeunesse ? J'ai souvent repensé à Pablo. N'avait-il donc aucun ami sur qui s'appuyer ? Nous sommes les plus forts quand quelqu'un nous aime, c'est un aphorisme maintes et maintes fois vérifié.

Au bout d'une bonne demi-heure, nous avons commencé à nous sentir mal. L'oxygène se raréfiait, l'air devenait de plus en plus pesant, la sueur perlait sur nos visages. Ma mère s'est mise à chercher un moyen d'ouvrir la cabine mais cela s'est avéré impossible. Il aurait fallu une perche pour faire levier sur la sécurité de la porte. Tout à coup, elle a remarqué qu'Angelina avait noué son écharpe et qu'elle tirait discrètement sur l'une des extrémités tandis que l'autre était coincée par la bandoulière de son sac.
- Mais que faites-vous ? a-t-elle demandé.
Si les secours tardent à arriver, on va nous trouver morts tous les cinq. Puisque je ne peux pas sauter – et d'ailleurs, si je pouvais sauter, c'est que nous n'aurions pas de problème d'oxygène, évidemment – je vais utiliser mon foulard. Je suis la plus âgée d'entre nous ; à quatre, vous pouvez vous en sortir.
Mais il n'en est pas question ! s'est exclamé Miguel. C'est grâce à des professeurs investis comme vous que j'ai pu aller au bout de mes études et devenir médecin, figurez-vous. C'est moi qui vais utiliser votre foulard.
Vous ne pouvez pas faire ça, a dit ma mère, vous aurez encore bien plus de quatre vies à sauver dans votre métier. En nous sauvant, vous condamneriez des dizaines de personnes, simple mathématique.
Ma vocation est de sauver des vies en effet, et une chose est sûre : ce n'est pas en nous sacrifiant tous les cinq que j'y parviendrai ! a répliqué Miguel.
Je prends le foulard, a dit ma mère, et j'ai un motif bien particulier de le faire. Quand Diego est né, le cordon s'est rompu et il a perdu beaucoup de sang. C'est à un médecin consciencieux comme vous qu'il doit d'être parmi nous aujourd'hui.

Diego, c'est moi. J'ai réalisé à cette seconde la gravité de la situation : je risquais de perdre ma maman chérie. Alors, je me suis mis à hurler : « Non, non ! Pas ma maman ! C'est moi qui prends le foulard ! » Moins de dix secondes plus tard, un liquide chaud a giclé sur nous. Pablo venait de se servir de l'aiguille de sa seringue pour se déchirer la carotide d'un coup sec. Dans un râle, il a réussi à articuler : « J'espère... qu'ils vont venir... à temps. »

Nous avons été sauvés, tous les quatre, bien chamboulés comme vous l'imaginez. Je n'ai pas revu le professeur ni le médecin. J'ai trente-cinq ans à présent, j'ai fait des études de psychologie et suis devenu praticien spécialisé dans la toxicomanie et les addictions. Selon toute vraisemblance, le projet de construction d'un établissement de repos sur le Cerro de San Bernardo a été abandonné. En revanche, une maison d'accueil pour jeunes toxicomanes va ouvrir au centre de Salta. Elle s'appellera « la Casa Pablo ». Un garçon, qui avait l'air égaré, sans âme et sans repères, s'est dessaisi de sa vie pour moi, pour nous, de parfaits inconnus. Il l'a fait sans un mot, sans aucun calcul. Quels que soient les déserts que l'on traverse, on est intimement et profondément relié à tous les êtres vivants.

Cable_Car_to_the_Cerro_San_Bernardo_-_Salta_-_Argentina

Illustration faite à partir d'une photo empruntée ici : 

http://www.argentour.com/es/Viajes_a_Argentina/paquete.php?id=92

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mercredi 6 juin 2018

Colère bleue

Texte écrit en 2009. 

Sur le rivage, l'homme cassait des pierres en les jetant l'une contre l'autre. L'assassin semblait le regarder de ses grands yeux apaisants.

L'homme s'approcha, vida son corps de tout souffle, et prit une inspiration profonde, totale. Il bloqua, et bloqua encore, essayant de comprendre. Il relâcha, serra les mâchoires, et grimaça de compassion impuissante.

- Assassin bleu, murmura-t-il dans sa langue maternelle. Assassin bleu, je te hais, je suis sûr que tu sais à quel point je te hais.

- Oui, je le sais, répondit l'assassin. (Il parlait dans la langue des pensées.)

- Je te hais, reprit l'homme, et pourtant je t'ai toujours aimé. Oui, d'aussi loin que je me souvienne. Je marchais à peine que mes parents devaient me surveiller sans cesse, parce que tous mes jeux menaient mes pas vers toi. Et de Pâques à Halloween, chaque jour où le temps le permettait, je suis venu à toi. Après l'école, puis, plus tard, après le travail. Je t'ai embrassé des milliers de fois. J'ai passé tant d'heures à te parcourir. (Sa voix était devenue douce, il secouait lentement la tête de droite à gauche.) Maintenant, je n'ai qu'une requête à te formuler : rends-moi mon frère !

- Je ne peux, dit l'assassin. Je ne garde personne. Je ne suis rien d'autre que l'un des chemins qui mènent vers le grand dortoir. La seule chose que je peux faire pour vous réunir, c'est te conduire à lui.

L'homme fit deux pas dans l'eau. Il prit une nouvelle inspiration totale, et bloqua, en lançant devant lui un regard plein de tendresse et de détermination. Il avança encore, puis se ressaisit et recula, regagnant le rivage.

- Je ne peux, dit-il. Mes enfants connaîtraient ce que je connais aujourd'hui.

L'homme se pencha et pressa un peu ses bas de pantalon trempés et ses chaussures.

- Non, poursuivit-il, je ne veux pas qu'ils connaissent cela. (Il se tut plusieurs secondes.) J'ai mal. Oh la la, qu'est-ce que j'ai mal ! J'ai maaaaaaal ! (Il criait presque.) Mais que s'est-il donc passé ? Qu'a-t-il ressenti ? Pourquoi LUI ?

Sa voix vibrait, dansait dans les aigus. Il bloqua encore une fois, pour se sentir un tant soit peu dans la peau de l'être aimé. Il attendit que la souffrance physique se fît vraiment profonde, et relâcha en toussant un peu. Il pleurait de rageuse compassion. « Pourquoi ? » répéta-t-il plusieurs fois, d'une voix de plus en plus basse.

- Je ne connais pas de réponses à tes questions, dit l'assassin, mais ce que je sais, c'est que tu devras continuer à venir me voir, et à m'aimer comme avant. Ton frère n'aurait pas voulu que tu te passes de moi en sa mémoire. Je suis un assassin, c'est vrai. Mais je suis aussi l'ami de tous les hommes. Je rafraîchis vos étés. Je vous nourris. Je porte vos bateaux et vos marchandises. Et quand vous avez besoin de vous détendre et qu'il fait trop chaud pour courir, je vous porte aussi.

L'homme s'était assis sur le rivage. Il soupira.

- Maintenant, poursuivit l'assassin, c'est à ton tour de nager de toutes tes forces, et avec violence. Tu vas devoir lutter contre le courant du chagrin, pour ne pas te laisser emporter dans les tourbillons de la folie. La vase du renoncement est tout aussi redoutable : ceux qui fuient le danger s‘enlisent dans l‘ennui. Si ton frère pouvait te parler, il te dirait exactement la même chose. Il te le dirait avec des mots bien plus beaux, ses mots à lui, mais le sens serait à peu près le même. Pour ne pas sombrer, il te faudra me pardonner, et revenir me prendre dans tes bras chaque jour de canicule. Tu reviendras, oui. Fais-le pour lui. Fais-le pour toi. La saison n'est pas encore là, mais elle sera chaude.

L'homme fixait ce qu'il pouvait voir du fond que l'être aimé avait touché. Il se releva, et se pencha pour ramasser un caillou dans l'eau. Il l'essuya doucement de ses doigts, puis le rangea au plus profond d'une de ses poches, avec des gestes d'une infinie délicatesse. Il mouilla de nouveau sa main, et but un peu d'eau - non potable - avec recueillement.

L'assassin et l'homme prirent congé et s'éloignèrent dans le crépuscule, chacun emportant ses remous. L'un coulant, l'autre pleurant. 

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vendredi 27 avril 2018

Manne

Aujourd'hui, je partage une histoire écrite plusieurs années avant que je fréquente l'atelier de création de nouvelles. Aussi, je vous demande un petit peu d'indulgence... 

Il était une fois un pauvre toutou très malade. Il était aussi gentil qu'intelligent. Cependant, en dépit de ses qualités, il avait un mauvais maître qui ne l'aimait pas. C'était un homme paresseux, envieux de ses semblables et rempli de haine, qui vivait dans l'oisiveté grâce à quelques rentes et diverses escroqueries. Oh, s'il a adopté notre gentil toutou malade, ce n'est pas par compassion. C'est que l'animal avait un flair extraordinaire et que son maître espérait bien qu'il finirait par lui trouver un trésor... un trésor qui lui permettrait de vivre dans l'insouciance pour le restant de ses jours. Pour cette raison, par anticipation, il l'avait appelé Manne. 

Le méchant homme avait trois garçons. Les deux aînés ne valaient guère mieux que leur père. Le troisième, beaucoup plus jeune, était un enfant doux, droit et quelque peu naïf prénommé Phil. L'homme aimait la flatterie, ses deux premiers fils l'avaient compris très tôt. Tous les jours, ils le complimentaient et savaient faire semblant de rire à chacune de ses blagues, même de mauvais goût.

Phil n'avait pas ce talent. De surcroît, il pensait que c'était mal de mentir et de jouer la comédie. Aussi, l'homme le détestait et le brutalisait. Ses deux vilains frères en faisaient tout autant, non qu'ils eussent un grief contre lui, mais pour ne pas se mettre leur père à dos. Bien sûr, Phil en souffrait, mais il gardait courage parce qu'il aimait beaucoup Manne et le considérait comme son unique famille. Cependant, plus Phil grandissait, plus il devenait charmant et plus son père était jaloux de lui. Un jour, il demanda à Manne de mordre son plus jeune fils, devenu adolescent.

Pauvre Manne ! Il ne savait pas quoi faire. Son maître, c'était l'homme, pas Phil, et comme il se savait très malade, il avait peur d'être abandonné et de mourir tout seul dans un coin. Il mordit Phil, donc, et son maître le caressa. Mais il ne s'arrêta pas là. Tout au long des années qui suivirent, il s'employa à rendre Manne de plus en plus agressif envers le jeune homme. Certes, en mauvais maître qu'il était, il s'occupait très mal de lui, mais il lui disait que c'était parce que son insupportable fils le rendait nerveux. Hélas, il fit tant et si bien que Manne finit par croire que Phil était responsable de la méchanceté de l'homme, et son amour se transforma peu à peu en une haine féroce.

La situation ne cessait d'empirer. Au temps où Manne montrait les dents et mordait Phil dès qu'il prononçait une parole succéda celui où il se mettait à grogner à l'instant même où le jeune homme franchissait le seuil de la maison en rentrant du lycée. Lorsque Phil fut en mesure de gagner sa vie, il quitta la maison comme on l'imagine. 

Puis, ce que le méchant homme attendait depuis des années arriva : au cours d'une promenade, Manne se mit à renifler le sol et trouva un trésor fabuleux. De l'or et encore de l'or, de quoi mettre quiconque à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Alors, il se dit que désormais son toutou malade ne lui était plus d'aucune utilité et qu'en plus il se faisait bien vieux. Aussi, il décida de l'abandonner. Il l'emmena au fond d'un bois et l'attacha à un arbre. Et comme il ordonna à ses deux aînés de rester auprès de lui, ceux-ci lui obéirent. Assurément, ils se sentirent un peu mal de savoir Manne souffrant et manquant de tout au fond du bois, mais ils tenaient à plaire à leur père, espérant que celui-ci partagerait son trésor avec eux. 

Phil fut le seul qui pensa à aller libérer Manne, mais il n'en fit rien. Pourquoi, à votre avis ? Parce qu'il avait peur. Peur de la violence de Manne, peur de se faire mordre une fois de plus. Il ignorait que le toutou était devenu tellement faible que plus jamais il n'attaquerait personne. Et à vrai dire, comme Phil savait que ses frères n'avaient jamais eu à redouter ses crocs, il était convaincu qu'ils viendraient le chercher.

Manne mourut finalement tout seul, attaché à son arbre, de faiblesse, de faim, de froid, et peut-être aussi de chagrin. Car quelqu'un qui vous pousse à faire le mal n'est pas votre ami ; il y a même toutes les chances pour qu'il vous laisse payer seul les conséquences des méfaits qu'il vous aura amené à commettre. 

Cette histoire est allégorique, mais authentique. Phil sait très bien qu'il n'est pas coupable de la fin solitaire de Manne. Cependant, il vit avec. 

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Image libre de droits empruntée ici : 

http://pixabay.com/fr/juv%C3%A9nile-chien-hommes-gar%C3%A7on-811864/

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samedi 14 avril 2018

Les galets magiques

Pour la séance d'avril de l'atelier d'écriture d'Illzach, que je ne présente plus, il était proposé de produire une nouvelle en se conformant aux consignes suivantes : 

- le cadre : l'île de Bréhat, au nord de la Bretagne ;

- l'histoire : un enfant s'interrompt dans son jeu pour demander quelque chose à son grand-père, qui lui répond en lui racontant une vieille légende ; par la suite, l'enfant fait un rêve dont il tire une morale ;

- différents mots à introduire :Acadie, adonis, agneau, agrégé, ajouté, alcôve, animal ; 

- trois phrases ou parties de phrases imposées, au tout début, à la fin, et celle-ci dans le corps du texte : "Avance jusqu'à larbre jaune et compte cent-vingt-cinq pas vers le sud."

C'est avec plaisir que je partage ici ce conte pour petits et grands. 

 

Voilà pourquoi j’aime les enfants. Leur imagination et leur pouvoir de transposition sont sans limite. Il y a quelques années, j’observais mon petit-fils Martin qui s’amusait sur la plage proche de la Croix de Maudez, sur notre belle Île de Bréhat. Comme à son habitude, il jouait seul. C’était un garçonnet de sept ans, très timide. Son seul compagnon de jeu était un agneau – comme tous les enfants solitaires, Martin avait un rapport particulier à l’animal. Soudain, il s’est arrêté de jouer et m’a demandé si le Sillon de Talbert, que l’on apercevait au loin, vers l’ouest, avait toujours existé ou s’il avait été construit par l’homme. Il s’agit de pierres agrégées formant une lagune qui part des côtes de Pleubian. Alors, je lui ai parlé de la légende du roi Arthur et de la fée Morgane.

Il y a très longtemps, bien avant l’exode de certains de nos ancêtres vers l’Acadie, le roi légendaire se trouvait sur la terre ferme tandis que Morgane se tenait sur un rocher émergeant de la mer à quelque trois kilomètres de la côte. La fée a jeté à l’eau des galets qui ont grossi et se sont alignés jusqu’à devenir un chemin rocheux. C’est ainsi que les deux amis ont pu se rejoindre.

Le lendemain, mon petit Martin m’a raconté le rêve étrange qu’il avait fait. Il avait, en songe, rencontré un grand papillon bleu, une sorte d’adonis azuré géant, qui lui a dit : « J’ai un trésor pour toi. Avance jusqu’à l’arbre jaune et compte cent-vingt-cinq pas vers le sud. » C’était justement la saison où le forsythia fleurit. Après avoir compté les cent-vingt-cinq pas, il a trouvé un coffret renfermant de beaux galets rose clair. Sur ceux-ci étaient inscrits des mots comme « sourire », « dire bonjour », « prêter ses jouets ». « Tu vois, a dit le papillon, ce sont des galets que tu peux jeter entre toi et tes camarades. Tu verras, ces petites attentions vont grandir comme les galets de la légende. Ils vont devenir un beau et large chemin entre toi et les autres enfants, tu ne te sentiras plus jamais seul. » Ensuite, l’adonis est devenu encore plus grand et plus large. Il a déployé ses ailes et s’est posé sur la mer qui est devenue toute bleue comme aux plus beaux jours de l’été. Alors, mon petit-fils s’est réveillé.

Ce songe l’a beaucoup marqué, au point qu’il a demandé à ses parents de lui donner un coffret. Il l’a rempli de galets semblables à ceux de son rêve, sur lesquels il a écrit au feutre tous les jolis témoignages d’amitié qu’il avait envie d’offrir à ses camarades d’école. Il a dit que chaque jour il en mettrait un dans sa poche pour se donner du courage et qu’il irait parler à un autre enfant. Il a rangé son petit trésor dans la grotte à secrets qu’il s’était aménagée dans une alcôve de sa chambre.

Martin a tenu ses résolutions. Par la suite, il a ajouté d’autres galets dans son coffret : « partager mon goûter », « rendre service »… Ses efforts ont porté leurs fruits, il s’est fait plusieurs amis et n’a plus eu à souffrir de la solitude. Aujourd’hui, c’est un adolescent épanoui. Cependant, il a conservé ses souvenirs d’enfance - sa grotte à secrets, et le trésor est toujours là.

sillontalbert17

 Montage réalisé avec des images libres de droits empruntées ici et là : 

http://www.iha.fr/locations-vacances-lanmodez/Cdr/

http://pixabay.com/fr/silhouette-l-homme-enfant-prot%C3%A9ger-1564372/

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lundi 29 janvier 2018

La grille du château

Atelier d'écriture de janvier 2018 - exercice "Fais dix vers". 
Règle du jeu : écrire dix vers de huit pieds, contenant ou évoquant le mot du mois, à savoir "aspect", le premier vers étant imposé (devant la grille...). 
Le sujet m'a rappelé un conte d'Halloween que j'avais ébauché quelque temps auparavant, dans lequel un château hanté acceptait un et un seul visiteur. Comme l'idée m'était venue à quelques semaines du 31 octobre, j'ai renoncé à l'écire car je trouvais que je manquais de recul. Il est un peu normal d'être sensible à ce thème lorsque l'on porte un nom qui signifie, littéralement, "ceux de la ruelle du château", n'est-ce pas ? 

 Devant la grille du château

Je n'en reviens pas, quel chaos ! 

Fortifications, douves, herses

Autant de peurs que je transperce

J'ai l'habitude, je souris

Et voilà que le pont-levis

Délaisse son méchant aspect

Pour se poser avec respect

Oh ! Un château qui me détecte

C'est normal, je suis l'architecte. 

   chateau (1)

D'après une photo de Nara Dreamland. 

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jeudi 21 décembre 2017

J'ai écrit sur ta peau

En cette période où l'on célèbre la fraternité, permettez-moi de mettre ce petit texte en ligne. En réalité, il s'agit d'une chanson mais faute de maîtriser les logiciels de création musicale et les instruments de musique en général, je ne peux vous l'interpréter - cela viendra peut-être un jour, qui sait ? 

Lorsque l'on est destinataire d'un geste de partage, on peut en rester marqué, comme par un tatouage...

 

J'ai écrit sur ta peau

 

J'ai écrit sur ta peau

Beaucoup plus que des mots

Un message d'amour

Qui restera toujours

Quoi qu'il puisse advenir

Tu n'as qu'à me relire

Et rien ne t'atteindra

Tu ne douteras pas

 

J'ai laissé dans ton cœur

Comme un porte-bonheur

Une force, un atout

Qui se jouera de tout

Sous la grêle et le vent

Plus rien n'est important

Car il te tiendra chaud,

Mon singulier cadeau

 

Je n'étais qu'un enfant

Que je savais déjà

Beau guerrier, je me bats

Chaque jour, chaque instant

Tous uniques et précieux

Prunelle de mes yeux

C'est ma flamme, mon noyau :

Tout homme est un joyau

 

Si tu veux, c'est à toi

Tu peux continuer

Et redistribuer

Une nouvelle voie

J'ai écrit sur ta peau

Une histoire sans fin

J'ai laissé dans ton cœur

Une empreinte du mien.

 

 Encrier2

 

L'image, je l'ai empruntée ici (http://www.monputeaux.com/2013/02/plume.html) avant de la modifier pour lui donner davantage de sens. Comme je crois en la contagiosité du bien, j'ai voulu la symboliser en représentant une plume de lumière qui contamine l'encrier tout entier...

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dimanche 10 décembre 2017

Quand Pierrot décroche la lune

Pierrot, vous le connaissez. D'ailleurs, c'est lui qui présente ce blog depuis sa création. Je ne suis pas experte en manipulations informatiques, mais normalement, vous le voyez sur la droite de votre écran lorsque vous lisez ces lignes. 

C'est que ce n'est pas n'importe qui, Pierrot. Il est très fort, il peut plein de choses, il sait même décrocher la lune, voyez-vous ça ! Il m'a inspiré l'histoire ci-dessous. Comble de bonheur, j'ai eu le plaisir de la lire lors de la soirée musicale et poétique qui s'est tenue à l'Espace 110 d'Illzach (68) ce jeudi 7 décembre. La voici : 

 

- Je pourrais te décrocher la lune, déclara Pierrot.
- Décrocher la lune ? Pour quoi faire ? demanda Colombine.
- Pour faire tomber ce gros nuage qui obscurcit le ciel.
- Mais… C'est que je l'aime bien, moi, mon nuage. Parfois, je monte m'y asseoir pour rêver à des jours meilleurs.
- Ce nuage est gris, Colombine. Il pourrait finir par t'apporter des cauchemars.
- Soit, acquiesça-t-elle. Mais j’y tiens aussi, à la lune. Faut-il vraiment la décrocher ?
- Je la raccrocherai, bien sûr.
- Ne serait-il pas plus simple de fendre le ciel d'un éclair ? Le nuage tomberait de lui-même.
- Ce serait beaucoup plus facile, en effet. Cependant, l'orage mettrait des jours à se dissiper, les dégâts seraient importants.
- D'accord, mais tout de même, toucher à la lune... Et si elle s’éteignait à tout jamais ?
- Hmm, peu probable, répondit Pierrot. 

« De toute manière, réfléchit Colombine, le nuage me cache bien trop souvent le clair de lune. Alors, si elle perdait son éclat, cela ne changerait pas grand-chose. Qu'ai-je à y perdre, à part mes rêves ? » Malgré ses craintes, elle apporta à Pierrot sa grande échelle.

La nuit venue, lorsque Colombine s'endormit, Pierrot monta jusqu'à la lune, la décrocha et la posa avec précaution sur un barreau de l'échelle. Il entra dans le ciel par le trou tout rond qui avait remplacé l'astre brillant.

échelle

Il marcha jusqu'au nuage et l'étira pour le faire sortir par là. Ce n’est rien de l’écrire, mais ce fut très difficile. Par endroits, la brume était mêlée de glace, il fallut la briser. Cela dura presque jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Pierrot emprunta le chemin en sens inverse, raccrocha la lune bien à sa place, puis regagna le sol. Du nuage, il ne restait qu'une grande flaque d'eau au pied de l'échelle.

Quand Colombine s'éveilla, elle fut d'abord éblouie par un rayon de soleil. Il faut dire qu'elle n'avait jamais vu le ciel autrement que voilé, parfois blanc, parfois gris, mais jamais tout bleu. Elle se mit rapidement à apprécier la douce chaleur de ce matin d’automne. Il faisait clair, c'était si bon d'être en pleine lumière ! Elle aurait voulu vérifier que la lune n'était pas abîmée mais Pierrot lui dit de patienter jusqu'à la fin du jour, ce qui lui sembla parfaitement logique. En attendant, elle se reposa.

Le soir arriva enfin. Lorsqu'il fit nuit noire, Colombine leva les yeux et fut rassurée : la lune était toujours là, plus belle et bien plus brillante qu'avant. Elle renversa la tête en arrière et vit les étoiles, oui, pour la première fois de sa vie. Oh, comme c'était beau ! Elle n'en revenait pas, la tête lui en tournait. Elle voulut les montrer à Pierrot mais, déjà, il avait disparu. « C'est dommage, pensa-t-elle, mais c'est normal. Il y a tellement de nuages à dissiper... Le mien était gris. D'autres sont noirs, et leurs grêlons sont meurtriers. C'est pour ça que tu as une larme sur la joue. Va, doux Pierrot, mes pensées t'accompagnent. »

A l'aube, elle put voir les traces qu'il avait laissées sur le sol. Elle décida de les suivre, et découvrit ainsi un chemin inconnu, son nouveau chemin. Elle sentit quelque chose de tiède couler sur son visage et comprit que, maintenant, elle aussi avait une larme sous son œil – brillante, transparente. Certes, elle ne décrocha jamais la lune, parce qu'elle ne savait pas lire la carte du ciel. Mais la chaleur du soleil que Pierrot lui avait donnée, elle la redistribua autour d'elle, et en reçut beaucoup en retour : elle entra dans un monde de tendresse. Tout un chacun aimait cette fille qui avait un sourire de lumière aux lèvres et une larme d’empathie sur la joue.

Colombine ne regretta jamais son nuage. De toute façon, elle n'eut plus à s'asseoir pour rêver à des jours meilleurs, ils arrivèrent très vite ! 

 

Cette histoire est dédiée aux Pierrot, aux Pierrette, mais aussi aux Colombine, aux nuages, aux lunes, aux étoiles, au ciel et à la carte du ciel. 

Dessin inspiré par l'éclipse totale de lune du 28 septembre 2015. 

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vendredi 10 novembre 2017

Le temps que tu as perdu pour ta rose

Je reprends mon clavier après près de six mois de silence sur ce blog. J'étais très accaparée par les nouvelles illustrations de Corbeau Nigaud que j'espère bien vous présenter bientôt. 

Le titre du blog mentionne des contes pour petits et grands. Dans cette catégorie figureront donc des nouvelles s'adressant aux adultes et adolescents. De longues années durant, je n'en avais écrit que quatre mais ce rythme va s'accélérer.En effet, depuis cet automne, j'ai le plaisir de fréquenter un atelier d'écriture de poésie et de nouvelles. C'est dans ce cadre que j'ai écrit l'histoire ci-dessous.

Le thème était libre, mais des contraintes de forme étaient définies : 

- mille mots environ, 

- cinq personnages ayant chacun un nom, un âge et une profession, l'un étant le narrateur et un autre celui à qui l'histoire est racontée - choix à justifier, 

- six mots à introduire : animé, directionnel, inaperçu, maman, résumé, utile,

- trois phrases ou parties de phrases imposées, à savoir :

      * commencer le récit par "Les manifestations ont débuté quatre ans auparavant, mais... 

      * le terminer par "...et qui allait sans doute en parler à sa mère."

      * inclure la phrase "je la vois par moments rougir puis pâlir, pauvre petite." 

La lecture de nos productions fut fascinante. Malgré des contraintes identiques, les histoires sorties de nos imaginations étaient fort différentes les unes des autres ! Voici la mienne : 

 

C’est le temps que tu as perdu pour ta rose…

 

Les manifestations ont débuté quatre ans auparavant, mais aucune ne m'a réjouie autant que la célébration de ton jubilé la semaine dernière, avec tes collègues et tes étudiants. Depuis quelques mois, je te voyais marcher, toi, Aglaé Duchâteau, le soir dans cette roseraie. Avec tes cheveux au vent et tes mises légères, je ne t’imaginais même pas quadragénaire. Lorsque j’ai appris ton âge, j’ai su que c’était toi que je devais interpeller, parmi tous les promeneurs. Je te surprends, n’est-ce pas ? C'est que j'ai eu tout le temps d'assimiler le langage des hommes, ton langage. Assieds-toi, regarde-moi. J'ai l'air d'une rose toute fraîche, longue est mon histoire pourtant. Si tu veux bien, je t’en fais le résumé. Tu es d’accord, je vois. C’est parti !

C'était au temps où ces aménagements et ces panneaux directionnels n’existaient pas. Je m’appelle Calista et… j’étais là. Il y a très longtemps, ce jardin était sauvageon, il n'abritait pas de rosiers, seulement des églantiers. Il appartenait à une artiste peintre du nom de Mme Letout, Gaia de son prénom. Elle venait avec son grand pinceau vert. Elle semblait avoir la trentaine et élevait seule un garçonnet de cinq ou six ans, le petit Michel, Michel Tournevent. Le jeune enfant l'accompagnait souvent et s’exclamait : « Oh, Maman, combien j’aime ces fleurs ! » tandis que ses yeux reflétaient tout l’amour du monde.

Madame Letout se fâchait régulièrement contre un vieux jardinier qui négligeait son travail. J’étais une églantine à l’époque, une chose bien vulnérable. Un fort vent avait abîmé ma tige, courbé mon pédoncule, ma tête balançait lamentablement. Néanmoins, mes pétales étaient éclatants et faisaient des envieux, notamment Venina, une ortie terne et piquante. Oh, celle-là, en matière de malfaisance, elle s’y entendait ! Elle s’enroulait autour de moi telle une liane, m’étouffait, recouvrant mes feuilles, et me voilait la lumière du soleil. Je faiblissais inexorablement, me demandant ce que j’avais fait de si terrible pour récolter tant de haine. Ma robe était plus jolie que celle des fleurs de l’outre-mer, mon parfum plus doux que les valses de l’outre-Rhin, mais je me sentais de ceux qui ne sont rien, pire encore que les fainéants de l’outrecuidant.

Près de vingt tristes années avaient passé, lorsqu’un jour Madame Letout annonça à des invités une grande nouvelle. Son fils avait atteint l’âge d’homme et étudié la botanique au loin. Il était revenu, instruit, ardemment animé du désir d’être utile, et c’était lui, désormais, qui s’occuperait du jardin de sa mère. Je fus d'abord méfiante, qu’allait donc faire ce jeunot ?

Michel remarqua rapidement ma fragilité. Je me rappelle son émotion lorsqu’il a dit à sa mère : « Cette églantine, je la vois par moments rougir, puis pâlir, pauvre petite… » Le jardinier expert m’a tuteurée avec attention, arrosée chaque jour tout le temps qu’il a fallu pour que je renaquisse. Parfois, il se piquait à mes épines, il ne se plaignait jamais. C’est ainsi que l’altruisme et la confiance me furent enseignés, oui, comme une planète que l’on découvre. S’il est vrai que je m’interrogeais sur le tort que j’avais pu causer à Venina, je savais pertinemment que je n’avais rien fait de bien à personne pour mériter autant de gentillesse. Alors, j’ai compris, Aglaé, qu’il n'y a aucun lien entre ce que l’on fait et les sentiments que l’on inspire. On a des amis, des ennemis, on ne peut rien y changer. Quelle révélation, quelle délivrance !

La joie entra dans ma vie enfin. Je fus reconnaissante, éperdue de gratitude. Je le suis toujours. Pas un jour n’est passé sans que je remercie le Ciel de nous l’avoir ramené, Michel Tournevent. Chaque instant de ma très longue vie, j’ai réalisé ma chance. Il aurait pu s’établir à tout autre endroit loin d'ici. Moi-même aurais pu croître ailleurs que dans ce jardin. Quand je songe aux milliards d’âmes qui ne l’ont pas rencontré, qui ne savent même pas que de telles personnes existent, je les plains - je les plains de tout mon cœur.

Une dette inextinguible, sais-tu ce que c'est ? Oui, évidemment, tu sais. Tu en as une, je la vois briller dans tes yeux, tu me suis. Je me suis demandé ce que je pouvais offrir en retour, après avoir tant reçu. Ma grâce, mon parfum, au milieu de milliers d'autres fleurs ? Dérisoire. Quoi donc, alors ? Et j'ai trouvé. J’allais devenir belle, très belle. Non pas pour me faire remarquer, car ce qui m’habitait retenait déjà tous les regards. Simplement pour que Michel soit heureux, et fier, de ce qu’il avait fait. Je m’épanouis, empruntant aux aurores leurs plus beaux éclats pour ma corolle, jusqu’au jour où j’entendis cette conversation entre le jardinier et Madame Letout : « Maman, c'est extraordinaire. Une fleur nouvelle est née !
– De quelle couleur est-elle ?
– Rose.
– Ainsi l’appellerons-nous, alors. »

Ma vie ne devint pas simple pour autant. La haine de Venina s'attisa davantage, je dus m'en accommoder. Peu importe, j’étais forte. L'ortie me cachait le soleil, mais j'avais en moi une lumière différente. Inconnue. Intense. Je rayonnais, pour sûr, je ne passais pas inaperçue. Certes, un désherbage m’aurait soulagée de tant de malveillance, mais ce cher Monsieur Tournevent n’aurait pas fait de mal à une mouche. Bah, à présent, l'ortie a flétri depuis très longtemps. Pas moi, je n’ai jamais pu m’autoriser à faner.

Voilà comment je devins la première rose, il y a près de cinq mille ans. Je fus comblée d'enfants. Maintenant, tu connais le secret que j’ai gardé si longtemps, attendant que vienne en ce jardin celui, ou celle, à qui je pourrais le confier. Je te vois émue aux larmes, Aglaé, je savais que tu comprendrais. J’avais bien lu le message gravé sur toi. Ma dernière vision de Michel ? Un déchirement. Un regard intrigué sur la rose éternelle, un homme affairé, se hâtant sur une allée et qui allait sans doute en parler à sa mère.

rose

 

 

Posté par Annie Bou à 23:03 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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