Aujourd'hui, je partage une histoire écrite plusieurs années avant que je fréquente l'atelier de création de nouvelles. Aussi, je vous demande un petit peu d'indulgence... 

Il était une fois un pauvre toutou très malade. Il était aussi gentil qu'intelligent. Cependant, en dépit de ses qualités, il avait un mauvais maître qui ne l'aimait pas. C'était un homme paresseux, envieux de ses semblables et rempli de haine, qui vivait dans l'oisiveté grâce à quelques rentes et diverses escroqueries. Oh, s'il a adopté notre gentil toutou malade, ce n'est pas par compassion. C'est que l'animal avait un flair extraordinaire et que son maître espérait bien qu'il finirait par lui trouver un trésor... un trésor qui lui permettrait de vivre dans l'insouciance pour le restant de ses jours. Pour cette raison, par anticipation, il l'avait appelé Manne. 

Le méchant homme avait trois garçons. Les deux aînés ne valaient guère mieux que leur père. Le troisième, beaucoup plus jeune, était un enfant doux, droit et quelque peu naïf prénommé Phil. L'homme aimait la flatterie, ses deux premiers fils l'avaient compris très tôt. Tous les jours, ils le complimentaient et savaient faire semblant de rire à chacune de ses blagues, même de mauvais goût.

Phil n'avait pas ce talent. De surcroît, il pensait que c'était mal de mentir et de jouer la comédie. Aussi, l'homme le détestait et le brutalisait. Ses deux vilains frères en faisaient tout autant, non qu'ils eussent un grief contre lui, mais pour ne pas se mettre leur père à dos. Bien sûr, Phil en souffrait, mais il gardait courage parce qu'il aimait beaucoup Manne et le considérait comme son unique famille. Cependant, plus Phil grandissait, plus il devenait charmant et plus son père était jaloux de lui. Un jour, il demanda à Manne de mordre son plus jeune fils, devenu adolescent.

Pauvre Manne ! Il ne savait pas quoi faire. Son maître, c'était l'homme, pas Phil, et comme il se savait très malade, il avait peur d'être abandonné et de mourir tout seul dans un coin. Il mordit Phil, donc, et son maître le caressa. Mais il ne s'arrêta pas là. Tout au long des années qui suivirent, il s'employa à rendre Manne de plus en plus agressif envers le jeune homme. Certes, en mauvais maître qu'il était, il s'occupait très mal de lui, mais il lui disait que c'était parce que son insupportable fils le rendait nerveux. Hélas, il fit tant et si bien que Manne finit par croire que Phil était responsable de la méchanceté de l'homme, et son amour se transforma peu à peu en une haine féroce.

La situation ne cessait d'empirer. Au temps où Manne montrait les dents et mordait Phil dès qu'il prononçait une parole succéda celui où il se mettait à grogner à l'instant même où le jeune homme franchissait le seuil de la maison en rentrant du lycée. Lorsque Phil fut en mesure de gagner sa vie, il quitta la maison comme on l'imagine. 

Puis, ce que le méchant homme attendait depuis des années arriva : au cours d'une promenade, Manne se mit à renifler le sol et trouva un trésor fabuleux. De l'or et encore de l'or, de quoi mettre quiconque à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Alors, il se dit que désormais son toutou malade ne lui était plus d'aucune utilité et qu'en plus il se faisait bien vieux. Aussi, il décida de l'abandonner. Il l'emmena au fond d'un bois et l'attacha à un arbre. Et comme il ordonna à ses deux aînés de rester auprès de lui, ceux-ci lui obéirent. Assurément, ils se sentirent un peu mal de savoir Manne souffrant et manquant de tout au fond du bois, mais ils tenaient à plaire à leur père, espérant que celui-ci partagerait son trésor avec eux. 

Phil fut le seul qui pensa à aller libérer Manne, mais il n'en fit rien. Pourquoi, à votre avis ? Parce qu'il avait peur. Peur de la violence de Manne, peur de se faire mordre une fois de plus. Il ignorait que le toutou était devenu tellement faible que plus jamais il n'attaquerait personne. Et à vrai dire, comme Phil savait que ses frères n'avaient jamais eu à redouter ses crocs, il était convaincu qu'ils viendraient le chercher.

Manne mourut finalement tout seul, attaché à son arbre, de faiblesse, de faim, de froid, et peut-être aussi de chagrin. Car quelqu'un qui vous pousse à faire le mal n'est pas votre ami ; il y a même toutes les chances pour qu'il vous laisse payer seul les conséquences des méfaits qu'il vous aura amené à commettre. 

Cette histoire est allégorique, mais authentique. Phil sait très bien qu'il n'est pas coupable de la fin solitaire de Manne. Cependant, il vit avec. 

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