Texte écrit en 2009. 

Sur le rivage, l'homme cassait des pierres en les jetant l'une contre l'autre. L'assassin semblait le regarder de ses grands yeux apaisants.

L'homme s'approcha, vida son corps de tout souffle, et prit une inspiration profonde, totale. Il bloqua, et bloqua encore, essayant de comprendre. Il relâcha, serra les mâchoires, et grimaça de compassion impuissante.

- Assassin bleu, murmura-t-il dans sa langue maternelle. Assassin bleu, je te hais, je suis sûr que tu sais à quel point je te hais.

- Oui, je le sais, répondit l'assassin. (Il parlait dans la langue des pensées.)

- Je te hais, reprit l'homme, et pourtant je t'ai toujours aimé. Oui, d'aussi loin que je me souvienne. Je marchais à peine que mes parents devaient me surveiller sans cesse, parce que tous mes jeux menaient mes pas vers toi. Et de Pâques à Halloween, chaque jour où le temps le permettait, je suis venu à toi. Après l'école, puis, plus tard, après le travail. Je t'ai embrassé des milliers de fois. J'ai passé tant d'heures à te parcourir. (Sa voix était devenue douce, il secouait lentement la tête de droite à gauche.) Maintenant, je n'ai qu'une requête à te formuler : rends-moi mon frère !

- Je ne peux, dit l'assassin. Je ne garde personne. Je ne suis rien d'autre que l'un des chemins qui mènent vers le grand dortoir. La seule chose que je peux faire pour vous réunir, c'est te conduire à lui.

L'homme fit deux pas dans l'eau. Il prit une nouvelle inspiration totale, et bloqua, en lançant devant lui un regard plein de tendresse et de détermination. Il avança encore, puis se ressaisit et recula, regagnant le rivage.

- Je ne peux, dit-il. Mes enfants connaîtraient ce que je connais aujourd'hui.

L'homme se pencha et pressa un peu ses bas de pantalon trempés et ses chaussures.

- Non, poursuivit-il, je ne veux pas qu'ils connaissent cela. (Il se tut plusieurs secondes.) J'ai mal. Oh la la, qu'est-ce que j'ai mal ! J'ai maaaaaaal ! (Il criait presque.) Mais que s'est-il donc passé ? Qu'a-t-il ressenti ? Pourquoi LUI ?

Sa voix vibrait, dansait dans les aigus. Il bloqua encore une fois, pour se sentir un tant soit peu dans la peau de l'être aimé. Il attendit que la souffrance physique se fît vraiment profonde, et relâcha en toussant un peu. Il pleurait de rageuse compassion. « Pourquoi ? » répéta-t-il plusieurs fois, d'une voix de plus en plus basse.

- Je ne connais pas de réponses à tes questions, dit l'assassin, mais ce que je sais, c'est que tu devras continuer à venir me voir, et à m'aimer comme avant. Ton frère n'aurait pas voulu que tu te passes de moi en sa mémoire. Je suis un assassin, c'est vrai. Mais je suis aussi l'ami de tous les hommes. Je rafraîchis vos étés. Je vous nourris. Je porte vos bateaux et vos marchandises. Et quand vous avez besoin de vous détendre et qu'il fait trop chaud pour courir, je vous porte aussi.

L'homme s'était assis sur le rivage. Il soupira.

- Maintenant, poursuivit l'assassin, c'est à ton tour de nager de toutes tes forces, et avec violence. Tu vas devoir lutter contre le courant du chagrin, pour ne pas te laisser emporter dans les tourbillons de la folie. La vase du renoncement est tout aussi redoutable : ceux qui fuient le danger s‘enlisent dans l‘ennui. Si ton frère pouvait te parler, il te dirait exactement la même chose. Il te le dirait avec des mots bien plus beaux, ses mots à lui, mais le sens serait à peu près le même. Pour ne pas sombrer, il te faudra me pardonner, et revenir me prendre dans tes bras chaque jour de canicule. Tu reviendras, oui. Fais-le pour lui. Fais-le pour toi. La saison n'est pas encore là, mais elle sera chaude.

L'homme fixait ce qu'il pouvait voir du fond que l'être aimé avait touché. Il se releva, et se pencha pour ramasser un caillou dans l'eau. Il l'essuya doucement de ses doigts, puis le rangea au plus profond d'une de ses poches, avec des gestes d'une infinie délicatesse. Il mouilla de nouveau sa main, et but un peu d'eau - non potable - avec recueillement.

L'assassin et l'homme prirent congé et s'éloignèrent dans le crépuscule, chacun emportant ses remous. L'un coulant, l'autre pleurant. 

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