Bien que la saison de l'atelier d'écriture soit terminée, j'ai encore quelques nouvelles à partager, n'ayant pas été très assidue sur ce blog ces derniers mois. Début mars, il nous a été proposé d'écrire une histoire à suspense. Il fallait mettre en scène cinq personnages et imaginer un meurtre, se déroulant dans le téléphérique de Salta, en Argentine, bloqué au milieu du parcours ! Quelques mots étaient imposés, notamment le début de la première phrase et la fin de la dernière. 

 

Vous savez, j'éprouve toujours de la compassion pour les naufragés de la vie, ces exclus du partage du gâteau. Il faut dire que ma première rencontre avec l'un d'entre eux a été des plus marquantes.

C'était un jour de janvier au début des années 90, j'avais neuf ans. Ma famille habitait déjà la ville de Salta, à près de 1200 mètres d'altitude. Malgré notre situation géographique privilégiée, la canicule sévissait depuis plus d'une semaine et ma maman a eu l'idée de m'emmener faire un tour en téléphérique jusqu'au sommet de San Bernardo, le « cerro » perché quelque 300 mètres plus haut. Nous étions cinq dans la cabine, une dame et un monsieur d'une cinquantaine d'années, un jeune homme, ma maman et moi.

Au beau milieu de la montée, qui est habituellement d'une bonne fluidité et aurait dû durer à peine huit minutes, le système est tombé en panne. Petit à petit, la conversation s'est engagée entre les adultes. La promiscuité aidant, ils ont fini par s'appeler par les prénoms. La dame, Angelina, était professeur de botanique, le monsieur, Miguel, médecin ; Quant au troisième, Pablo, c'était un jeune toxicomane plutôt taciturne. Ah, j'oubliais. Ma mère s'appelle Maddalena. Elle était ingénieur, ce qui était assez rare à l'époque pour une femme.

Nous montons en simples touristes, a dit maman en me désignant. Et vous, si je ne suis pas trop curieuse ?
Je profite des vacances pour observer de plus près quelques plantes de montagne, a répondu Angelina. J'aime savoir exactement de quoi je parle à mes étudiants.
Pour moi, c'est un peu plus compliqué, a dit le médecin. Je viens de Buenos Aires, je fais partie d'une commission consultative qui travaille sur des projets de centres médicaux. Certains membres ont lancé l'idée d'implanter une maison de repos au Cerro de San Bernardo. Avant de me prononcer, je tiens à me rendre sur place pour me faire une idée des lieux.
Venir d'aussi loin, quelle implication ! s'est émerveillée Angelina. Et vous, jeune homme ?
Moi ? a demandé Pablo. Je monte là-haut pour me faire un shoot. Il paraît qu'en altitude, c'est génial.

Après avoir prononcé ces mots, le junkie s'est muré dans le silence malgré l'empressement du médecin à le faire parler. Quels démons fuyait-il ? Quel bonheur espérait-il trouver en se détruisant en pleine jeunesse ? J'ai souvent repensé à Pablo. N'avait-il donc aucun ami sur qui s'appuyer ? Nous sommes les plus forts quand quelqu'un nous aime, c'est un aphorisme maintes et maintes fois vérifié.

Au bout d'une bonne demi-heure, nous avons commencé à nous sentir mal. L'oxygène se raréfiait, l'air devenait de plus en plus pesant, la sueur perlait sur nos visages. Ma mère s'est mise à chercher un moyen d'ouvrir la cabine mais cela s'est avéré impossible. Il aurait fallu une perche pour faire levier sur la sécurité de la porte. Tout à coup, elle a remarqué qu'Angelina avait noué son écharpe et qu'elle tirait discrètement sur l'une des extrémités tandis que l'autre était coincée par la bandoulière de son sac.
- Mais que faites-vous ? a-t-elle demandé.
Si les secours tardent à arriver, on va nous trouver morts tous les cinq. Puisque je ne peux pas sauter – et d'ailleurs, si je pouvais sauter, c'est que nous n'aurions pas de problème d'oxygène, évidemment – je vais utiliser mon foulard. Je suis la plus âgée d'entre nous ; à quatre, vous pouvez vous en sortir.
Mais il n'en est pas question ! s'est exclamé Miguel. C'est grâce à des professeurs investis comme vous que j'ai pu aller au bout de mes études et devenir médecin, figurez-vous. C'est moi qui vais utiliser votre foulard.
Vous ne pouvez pas faire ça, a dit ma mère, vous aurez encore bien plus de quatre vies à sauver dans votre métier. En nous sauvant, vous condamneriez des dizaines de personnes, simple mathématique.
Ma vocation est de sauver des vies en effet, et une chose est sûre : ce n'est pas en nous sacrifiant tous les cinq que j'y parviendrai ! a répliqué Miguel.
Je prends le foulard, a dit ma mère, et j'ai un motif bien particulier de le faire. Quand Diego est né, le cordon s'est rompu et il a perdu beaucoup de sang. C'est à un médecin consciencieux comme vous qu'il doit d'être parmi nous aujourd'hui.

Diego, c'est moi. J'ai réalisé à cette seconde la gravité de la situation : je risquais de perdre ma maman chérie. Alors, je me suis mis à hurler : « Non, non ! Pas ma maman ! C'est moi qui prends le foulard ! » Moins de dix secondes plus tard, un liquide chaud a giclé sur nous. Pablo venait de se servir de l'aiguille de sa seringue pour se déchirer la carotide d'un coup sec. Dans un râle, il a réussi à articuler : « J'espère... qu'ils vont venir... à temps. »

Nous avons été sauvés, tous les quatre, bien chamboulés comme vous l'imaginez. Je n'ai pas revu le professeur ni le médecin. J'ai trente-cinq ans à présent, j'ai fait des études de psychologie et suis devenu praticien spécialisé dans la toxicomanie et les addictions. Selon toute vraisemblance, le projet de construction d'un établissement de repos sur le Cerro de San Bernardo a été abandonné. En revanche, une maison d'accueil pour jeunes toxicomanes va ouvrir au centre de Salta. Elle s'appellera « la Casa Pablo ». Un garçon, qui avait l'air égaré, sans âme et sans repères, s'est dessaisi de sa vie pour moi, pour nous, de parfaits inconnus. Il l'a fait sans un mot, sans aucun calcul. Quels que soient les déserts que l'on traverse, on est intimement et profondément relié à tous les êtres vivants.

Cable_Car_to_the_Cerro_San_Bernardo_-_Salta_-_Argentina

Illustration faite à partir d'une photo empruntée ici : 

http://www.argentour.com/es/Viajes_a_Argentina/paquete.php?id=92